Archive pour janvier 2010

Le lolcat d’Iran

« La vie vaut-elle le coup d’être vécue ? » semblait me dire l’autre jour mon chat, engoncé dans un prélassement inhabituellement grave et existentiel. Autant dire une posture un peu pompeuse. Quelle mouche le piquait ?
Je ne reconnaissais pas là l’air morne et satisfait du nabab à poils et ce charme tant jalousé des chats domestiques. Je ne reconnaissais pas là mon chat.

Je le voyais à son oeil inquiet, à sa queue hagarde, la condition féline l’accablait. Pensif, il se remettait en question, déconstruisait les valeurs auxquelles il avait toujours cru, et questionnait la confiance molle dans une vie simple et pleine de cette langueur qui ne se meut que pour la bouffe.

Chat Pensif

« Est-ce là ma vie ? », me lança-t-il, sans vraiment me le lancer. Je veux dire par là, il ne faut pas déconner, un chat ne parle pas. « Est-ce là ma vie ?… Moi le chat, suis-je par la force de ma condition condamné à errer de canapés en canapés ? »
S’en suivit une réflexion sur le sort des canapés eux-même, créatures confortables mais désespérément amorphes du point de vue du chat. Une réflexion qui n’était pas dénuée d’empathie, puisqu’elle poussait le chat à réaliser ses rapports de domination, foncièrement injustes, vis-à-vis du canapé.

De remise en cause en culpabilité, de culpabilité en haine de soi et des siens, il y a là un mauvais cheminement, hélas souvent emprunté, et auquel mon chat ne put échapper.
Il se détestait. Voilà où le pauvre en était arrivé, voilà où celui qu’on appelle « minou minou » avait échoué.

« Minou minou » donc, en avait plein les coussinets de toute cette mascarade quotidienne. Et sans plus attendre il entreprit de mettre fin à ses jours.
L’envie d’en finir était sans doute trop pressante. Je lui conseillais de prendre au moins le temps de ruminer son désespoir, histoire de mourir malheureux, pour ne rien regretteeer-eer-er. Au moins…
Et bien entendu de planifier tout ça. Parce qu’honnêtement, qui n’a jamais tenté de se pendre pour se retrouver au final le cul par terre et un morceau de placo sur la tête ? Et tout ce qu’on y gagne, c’est une légère hyperventilation… Pas de quoi fouetter mon chat.

Bref.
La défenestration depuis le rez-de-chaussée semblait l’avoir conquis en terme de panache.
Dans sa souffrance, il décida de s’aider précisément du canapé pour atteindre la fenêtre. Il y voyait là une ultime demande de pardon.

Pas une larme, pas un regret.
A peine eus-je droit à un regard en coin. Le bougre était déterminé. Il sentait le pathos de la situation prendre le pas sur la noblesse du geste. Il ne voulait pas de ça, surtout pas. Il fallait faire vite. En un éclair de seconde, il était déjà élancé vers sa triste fortune.
Je n’y pouvais rien et j’observais, passif. Une silhouette si gracile, une détente si élégante… Quel émerveillement devant cette démonstration si peu grandiloquente de la grâce. A cet instant je saisissais sans mal le caractère sacré du chat dans de nombreuses religions.

Il était donc élancé.
Et comme une vulgaire mouche même pas bourrée, il se laissa berné par la transparence de la vitre et s’entarta la gueule, pour se ramasser sur le carreau. Ce sans aucun panache, bien entendu.
Encore étourdi, il leva sa frimousse vers moi et miaula grossièrement, de longs instants. Il miaulait comme un être humain s’esclafferait. Un son un peu effrayant, mais rassurant dans le fond.

Je le regardai et j’éclatai de rire à mon tour.
Bon Dieu qu’il est con ce chat.


 

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