Gently on the shelf

J’ai appris le décès de ma mère en voiture sur une musique entraînante, tube de l’été autotuné, qui s’écoute avec du gel, 140 beats par minute. Les animateurs radio riaient, s’épanchaient dans l’habitacle, se foutant de mon chagrin, de ma gueule-malheur. « L’orphelin ringard » hurlaient-ils ces malpropres cafi de coc’.

Je l’ai appris en voiture, mais elle l’a su par un camion.

Je parle d’elle, alors ?
« Je suis ta mère, mais bon, moi je dis on devrait prendre tout ça cool. »
Ma mère était cool alors.
Amoureuse de l’ordinaire, elle déployait un monstre d’efforts pour rester : un jour dans le coup, un autre dans le vent, et toute l’année dans le monde. Sauf que ce monde se dotait inexorablement de jeunes bien plus jeunes qu’elle.
Elle likait beaucoup. Une liste facebook interminable de semi-passions, pour la fringue, la musique, etc… accompagnée de maximes quelconques en anglais. Because music is life, dream bigger, quelque chose avec love, et d’autres encore.
Je faisais partie de ses amis, une bonne chose… Une bonne chose ? Une bonne chose.
Ma mère est cold.

Moi, les réseaux sociaux, les 140 beats par minute, je m’y force par un suivisme pénible et astreignant. Tous ces efforts et prétextes que l’on produit pour s’éviter toute fausse note, tous ces calculs. De quoi vous bouffer un poumon.

Elle a sa page intacte, et ses amis pensent que ses membres sont toujours rattachés à son tronc, lui donnent les bons plans mode, la dernière du groupe « pas encore trop connu », tout un planning de teufs à exécuter.
Son wall est bien vivant, et sa tête libre de tout support me somme d’arrêter mon voyeurisme. De ne pas récupérer sa page et son mot de passe.
Une mauvaise chose ? Une mauvaise chose.

Morte, son jeunisme a empiré.
Voyez-vous, au paradis c’est silence pour tous et contemplation de l’oeuvre de Dieu, paraît-il le soleil s’y lève indéfiniment. Et ce n’est pas forcément son truc.

Ainsi le temps passe et dans les soirées, le cadavre de ma mère est là.
Bousculé par les garçons de mon âge, mal sapés, ivres et heureux, tous plus ou moins en rythme, 140 beats par minute. Elle s’amuse comme une folle, tourne et se retourne loin de sa tombe.
J’observe depuis un coin. Le DJ rit et s’épanche dans le salon, se foutant de ma peine. « L’orphelin vieillard » hurle-t-il ce malpropre cafi de coca.

« Vous êtes chaud ou quoi ? Foutez-moi le feu ! »
Je n’ai pas trouvé les couteaux, alors je vais lui planter une fourchette dans le flanc. Il a une de ces gueules de minet…

« Mes platines, connard ! »
J’ai salopé son matériel puis insulté tout le monde, et je n’ai pas bu. Maman reste livide.
Je monte alors les escaliers dans le brouhaha et la réprobation des mal sapés, emmené par un ami qui leur veut du bien.

Je me laisse tombé sur le lit, et je n’ai toujours pas bu. Un ami referme la porte de la chambre en me taxant de facho.
La lune rit et s’épanche sur les draps… « l’orphelin standard » hurle-t-elle.
Je repense à elle, restée en bas, à ses ceintures de cagole, à la fin de mon monde comme au début des soldes, première de ses semi-passions.
Sur mon portable, j’update son statut avec une citation drôle.
Un sourire et le vide me pèse, je n’entends plus que mon coeur, 140 beats par minute.

Je ne lui en ai pas voulu de mourir. Mais qu’est-ce qu’elle m’emmerdait à ne pas vieillir.

Publicités

0 Responses to “Gently on the shelf”



  1. Laisser un commentaire

commentaires

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s