I’ve got to… Run away

Je suis à soixante-dix, tout défile à une allure qui me semble raisonnable, et dans cette confusion de couleurs sombres et chaudes – nous sommes la nuit, je ne peux m’empêcher de penser à Sophie et à son cul.

Je suis à soixante-dix et je pile, les pneus crissent, quelque chose valdingue dans un vacarme étouffé.

Je suis à l’arrêt, la radio en fond, dans le rétro une masse inerte, de long cheveux et un tailleur, gisent au milieu de la route. C’est une jeune femme noire.

Je suis à l’arrêt et je sors, m’approche du corps et prends son pouls. Je flippe, m’allume une cigarette et m’éloigne du corps. Je flippe toujours. « Là, t’as déconné grave », « J’appelle les pompiers alors ? », « Je me tire, personne n’a vu », « Et Sophie, je l’appelle ? », « Non, tu restes ».

Une voix me demande d’attendre ses collègues, devant moi une working girl n’est plus busy, un smartphone vibre non loin d’elle. Un proche, un collaborateur, une notification ? Un agenda vient d’être subitement allégé.

Viennent les néons du commissariat, j’explique calmement aux flics ne pas l’avoir aperçue.
– Vous rouliez à combien, Monsieur ? me demande-t-on.
– …Cinquante, cinquante-cinq.
– Dans ce cas, vous avez eu le temps de la voir.
– Je vous assure que non… Vous savez, elle était noire.
Les policiers se figent et clignent des yeux un instant, les paupières en voyant de disque dur.
– Qu’est-ce que vous entendez par là ? se reprend l’un d’eux.
– Ben les noirs se fondent mieux dans la nuit que les blancs. Du coup… vous voyez ?
Leur regard se perd tandis qu’ils se grattent la tête dans une synchronisation redoutable : Le haut du crâne pour l’un, la tempe pour l’autre, la barbe pour celui-ci, le cou pour celui-là…

Je suis relâché et recevrai plus tard une convocation pour homicide involontaire, semble-t-il. Il ne pouvait en être autrement. Cependant, le lendemain dans la presse locale :
« Un homme renverse et tue une femme au motif qu’elle est noire ».

J’ai bien lu. Mon Dieu. Que va-t-on va penser de moi ? Comment Mamad’ va-t-il me regarder ? Je dois laver l’affront. M’expliquer, dissiper le malentendu, sans quoi je risque bien plus que la prison… je risque de passer pour le pire des salauds.

Rendez-vous est pris dans les locaux du canard, un journaliste m’accompagne dans les étages, puis à son bureau.
Il est aimable, répète à l’envie comprendre ma situation, semble totalement à l’avenant. Enfin il sort un magnétophone et sourit très grand, soulève le gadget à deux mains pour le poser délicatement sur la table, tel un nouveau Graal signé Sony. Armé de son nouvel instrument, ivre du pouvoir de vérité qu’il lui confère, le journaliste démarre pied au plancher :
– Êtes-vous raciste ?
– Pardon ?
– Vous hésitez ? Je répète : êtes-vous raciste ?
– Non, pas le moins du monde ! Et je suis de gauche !
– Hum, oui. C’est facile de dire ça.
– Je suis bouleversé par ce qu’il s’est passé, je vous assure !
Le journaliste plisse les yeux, plonge dans ses notes, lève la tête, plisse les yeux de nouveau et replonge dans ses notes.
– Donc vous avez foncé sur cette jeune femme simplement parce qu’elle était noire ?
– Je ne l’ai pas vue ! C’était complètement involontaire.
Ses sourcils pointent le plafond tandis qu’il sous-pèse mes mots.
– Involontaire… Votre inconscient raciste a peut-être pris le dessus, voilà tout.
– Non, simplement dans l’obscurité et elle-même étant…
– Obscure ? me coupe-t-il en parlant près du magnétophone.
Je présente la paume de mes mains comme pour montrer l’évidence.
– Donc les noirs sont obscurs ? reprend-il.

Au fond mes nerfs, ma morale sont battus en brèche par une simple et vaine joute de mots, cette querelle dont je réalise que je ne connais aucun rouage. Je cherche une échappatoire et j’ose :
– Et bien il y a des cafés au lait, des chocolats chauds… Là il s’agissait d’un expresso corsé.
– Affligeant, se désole-t-il. Vous croyez que c’est le moment de faire des blagues vaseuses, et racistes en plus de ça ?
– Maintenant que j’y suis jusqu’au cou…
L’interview continue ainsi au rythme de ses sourcils, dans une alternance quasi gymnique d’écarquillements et de plissements. Au bout de cinq minutes, il craque et s’envoie un verre d’eau dans la figure, comme pour se laver d’un viol. Il sort de la pièce dans un état de totale hallucination – ce sont ses mots – tandis que ses sourcils pompent toujours. Se rappelant qu’il s’agit de son bureau, il demande à un stagiaire, grands gestes à l’appui, de me congédier.

Je lis le papier le lendemain : « racisme », « banalité du mal », « en 2012 », « comment peut-on ». Mes réponses sont parsemées de sic entre parenthèses, le tout me rappelle un mauvais devoir passé entre les mains d’un prof.
En guise d’appréciation finale : « Voilà un homme qui a parfaitement assimilé la logique de la haine. Tant et si bien qu’elle commande à son comportement sans même qu’il ne le réalise. »
Dans un petit cadre sur fond gris, un député socialiste est lui aussi interviewé, dit en gros que je ne peux être authentiquement de gauche et qu’il serait temps de « faire le ménage dans nos rangs »…
Ca y est, je déprime. Il était venu soutenir le candidat de ma circonscription.

Première journée d’audience : je souris machinalement et obtiens une moue dégoûtée en retour. Le procureur enchaîne les accusations. Il semble une version accomplie et tonnante du journaliste.
Mon avocat n’a pas l’air concerné, mais sans doute ai-je vu trop de films – ou pas assez. Je l’imaginais gueuler « Obstruction ! » à tout bout de champ, comme pour me sauver d’une balle à bout portant. Sauf qu’il n’en est rien, ce n’est pas une série américaine. Je prends beaucoup de balles. Il m’a dit que de toute manière on va la jouer cool à cause des médias.

Je suis sûr que d’ici le verdict, ça va se tasser. J’aurais dû demander à Sophie d’emménager quand j’en avais l’occasion, là je vais arrêter de bourrer son répondeur, je pense.

Il se fait tard, je n’ai plus le droit de conduire. Je m’assoie tout de même dans la voiture, rond de ce brusque silence qui suit la fermeture des portières.
Je suis à l’arrêt et pourtant à soixante-dix, les mains sur le volant et sondant une dernière fois mon âme. Et si, finalement… simplement… j’avais voulu la tuer ?

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